Dans le cadre de l’année du soixantième anniversaire de Châteauvallon, portrait et entretien avec l’amiral Jean-Luc Delaunay, président de Châteauvallon de 2001 à 2013, et Joëlle Perrault, Directrice du mécénat et des relations entreprises.
Pouvez-vous nous aider à dresser votre fiche d’identité en quelques mots ?
Jean-Luc Delaunay — Je suis Jean-Luc Delaunay, j’ai bientôt 86 ans. J’ai passé 40 ans dans la Marine nationale. Au moment de ma retraite en 2001, j’ai été sollicité pour effectuer de nombreux bénévolats, que ce soit comme délégué du Médiateur de la République dans le Var ou la présidence de Châteauvallon.
Quel lien aviez-vous avec Châteauvallon avant votre présidence ?
Jean-Luc Delaunay — J’ai découvert Châteauvallon en 1964-1965, c’est-à-dire il y a 60 ans. Comme beaucoup de jeunes de cette époque, on se baladait souvent ici, et puis j’ai assisté au début des opérations de création de l’Amphithéâtre. J’ai même aidé à transbahuter des pierres. Gérard Paquet nous laissait faire, cela rendait bien service.
Par la suite, c’est en tant que spectateur que j’ai côtoyé Châteauvallon. Je me souviens d’Aragon, de Maria Casarès, de Maurice Béjart, entre autres.
En 2001, Hubert Falco, anciennement Maire de Toulon, Arthur Paecht, anciennement Président de la commission culture du Département du Var et Daniel Canepa, anciennement Préfet m’ont demandé d’intervenir en tant que Président de Châteauvallon et j’y suis resté 12 ans.
Qu’est-ce qui vous a motivé à accepter cette mission ?
Jean-Luc Delaunay — Châteauvallon avait failli mourir entre 1995 et 1998. Le redémarrage s’est opéré en 1998, avec le soutien financier de Catherine Trautmann et d’Hubert Falco. À présent, une intervention était absolument nécessaire et le périmètre de la mission était très grand ; à vrai dire, ce n’était pas une fonction dans laquelle je m’étais projeté mais je ne pouvais pas refuser.
Si vous deviez choisir trois grands défis ou projets majeurs auxquels vous avez dû faire face, ou que l’équipe aussi a dû faire face pendant votre présidence, quels seraient-il ?
Jean-Luc Delaunay — Outre les problèmes de relations internes qui avaient motivés mon arrivée, le premier sujet auquel j’ai dû faire face était le vieillissement du site. Je me rappelle qu’il a été construit en trois phases : 1965 l’amphithéâtre, 1975 le théâtre couvert et 1985 les studios du Baou. En 2001, plus rien ne fonctionnait. La commission de sécurité avait fait 24 remarques qui auraient justifié la fermeture du site. L’intervention de Robert Beneventi, le Maire d’Ollioules avait permis d’échapper à la fermeture mais une remise aux normes était une absolue nécessité pour la sécurité du public et pour garantir le bon fonctionnement du lieu pour l’accueil des artistes, du public, ou pour jouer les spectacles des conditions techniques optimales.
À titre d’exemple, des loges ont été créés ce qui a nécessité de creuser 50 mètres de colline. Nous avons aussi choisi d’équiper le théâtre couvert de gradins rétractables pour pouvoir accueillir des spectacles à la mise en scène particulière, installé des ascenseurs et des toilettes. Imaginez qu’il n’y avait pas de toilettes publiques avant cela.
C’est aussi à cette période que nous avons décidé d’implanter une structure fixe, un pont, dans l’Amphithéâtre permettant l’accrochage du matériel lumière. Nous avons aussi agrandi la régie et créé des loges sous la scène.
En somme, je devais dû mener une politique de grands travaux mais sans les moyens afférents. [Rires].
Ma première mission fût donc de trouver les fonds nécessaires et, ils étaient colossaux. Heureusement par mes précédentes fonctions, j’avais une bonne connaissance des ministères et possédais un réseau professionnel développé. Petit à petit, nous sommes parvenus à résoudre à la fois les problèmes de sécurité et à entreprendre les travaux, en faisant payer à part égales l’État, la Région, le Département et TPM. Il m’a fallu les convaincre et ce fût un réel défi !
La seconde mission a été de persuader les équipes que Châteauvallon avait besoin d’être pluridisciplinaire. Autrefois, Châteauvallon se consacrait exclusivement à la danse. Notre objectif était alors de diversifier les disciplines artistiques et d’élargir le public accueilli afin de s’adresser à tous les publics. La collaboration avec Christian Tamet, alors directeur de Châteauvallon, était excellente et même s’il n’était pas sur cette ligne-là, il a accepté de travailler dans ce sens. Durant nos douze années de collaboration, à l’initiative de Christian Tamet, nous avons développé tout un travail à destination des publics habitant dans les quartiers prioritaires de la Politique de la Ville.
Le troisième défi a été de professionnaliser les équipes sur la gestion et les aspects financiers. Quand je suis arrivé, il y avait beaucoup de spectacles gratuits, non réservable et en placement libre. C’était bien mais cela nous privait d’un public d’actifs ou de ceux qui ne fréquentent qu’occasionnellement les salles de spectacle. Il a donc fallu sensibiliser les équipes sur le fait qu’il n’existe pas de spectacle gratuit, qu’il était important de numéroter les places pour des raisons financières et de confort du public. Tous ces changements ont nécessité de longues discussions.
Quel serait votre plus beau souvenir lié à un spectacle ou à l’artistique ?
Jean-Luc Delaunay — J’ai été marqué par tous les grands artistes de la seconde moitié du XXIème siècle que nous avons eu la chance d’accueillir dans l’Amphithéâtre.
Toutefois, l’événement qui m’a fait le plus chaud au cœur durant ma présidence, c’est le jour où nous avons programmé Jane Birkin pour jouer Electre de Sophocle, mis en scène par Philippe Calavario. Le texte de Sophocle était absolument exceptionnel et que dire de Jane Birkin qui a de nouveau prouvé durant cette soirée qu’elle était une grande actrice. C’est le triomphe du théâtre de faire jouer des comédiens et comédiennes à contre-emploi !
Quels défis se présentent à l’équipe actuelle de Châteauvallon Liberté ?
Jean-Luc Delaunay — J’en vois trois.
Le premier sera de faire aussi bien qu’aujourd’hui mais avec moins de moyens financiers. Il faut être réalistes et pragmatiques.
Le deuxième sera de conserver le caractère pluridisciplinaire de la programmation. Le risque quand les moyens diminuent est de se spécialiser or c’est un travers dans lequel il ne faudra pas tomber. La pluridisciplinarité c’est l’ADN de Châteauvallon.
Le troisième défi consiste à parvenir à renouveler le public. Le public actuel est constitué pour beaucoup de personnes attachées à Châteauvallon et qui, comme moi, ont connu les débuts mais ce public vieillit et s’en va. Comment attirer des jeunes ? Par jeune j’entends ceux qui ont 25-45 ans ; comment imaginer avec eux le Châteauvallon de demain ? Une certitude cela ne peut pas être celui d’il y a 50 ans.
En cette année anniversaire, est-ce que vous souhaitez formuler un vœu pour Châteauvallon ?
Jean-Luc Delaunay — Celui de préparer l’anniversaire de 2065 et la célébration d’un siècle d’existence ! [rires].
Est-ce que vous avez envie de nous partager une anecdote en lien avec Châteauvallon ou ajouter quelque chose à cet entretien ?
Jean-Luc Delaunay — Durant ma présidence j’ai découvert depuis l’intérieur le monde artistique et ses richesses, sa diversité et ceci sur tous les plans : sociologiques, politiques, des mœurs. J’ai beaucoup appris et je crois avoir apporté à l’équipe ce dont elle avait besoin à savoir une définition claire des objectifs et de la méthode pour les atteindre.
Pour finir, je voudrais simplement saluer cette équipe car rien n’aurait pu se faire sans eux. Je pense en premier lieu à Christian Tamet et à Nathalie Anton, un duo très complémentaire mais aussi à Janusz Wolanin, à Stéphane de Belleval et Karim Boudaoud qui constituaient à leurs côtés une petite équipe resserrée qu’on ne pouvait pas arrêter.
J’ai quant à moi décidé de me retirer au bout de douze ans de présidence avec le sentiment d’avoir accompli la mission que l’on m’avait confiée. Il faut savoir faire preuve d’une certaine humilité et laisser la place à d’autres.
Propos recueillis par Joëlle Perrault, Directrice du mécénat et des relations entreprises
Photo © Guillaume Castelot – Châteauvallon-Liberté, scène nationale