Dans le cadre de l’année du soixantième anniversaire de Châteauvallon, portrait et entretien avec Elya Weismann, retraitée de Châteauvallon, engagée dans la transmission et la médiation avec l’association Opéravenir, et Joëlle Perrault, Directrice du mécénat et des relations entreprises.
Pouvez-vous nous aider à dresser votre fiche d’identité en quelques mots ? Et à quand remonte votre première venue à Châteauvallon ?
Elya Weismann — Je n’étais pas du tout destinée à travailler à Châteauvallon, car je viens d’un milieu artistique qui n’était pas vraiment reconnu ici : l’opérette et l’opéra. Ma première vie professionnelle a été consacrée au chant, en France comme à l’étranger. C’était un univers artistique assez peu présent à Châteauvallon, qui était alors le temple de la danse contemporaine.
J’avais toutefois eu l’occasion d’aller souvent au Festival d’Avignon et d’y découvrir la danse contemporaine, notamment Pina Bausch.
Après cette première carrière, j’ai été amenée à vivre dans le Sud. J’ai alors repris contact avec la direction de l’Opéra de Toulon, avec Guy Grinda, avec qui j’avais déjà beaucoup travaillé en tant qu’artiste lyrique. J’ai ainsi participé à la création du service des relations publiques de l’Opéra de Toulon, où j’ai travaillé pendant six ans.
Le passage de l’Opéra de Toulon à Châteauvallon n’a pas été simple. À l’Opéra, nous refusions du monde : les spectateurs étaient prêts à tout pour obtenir une place à l’orchestre. Lorsque je suis arrivée à Châteauvallon, au premier spectacle auquel j’ai assisté, il y avait 75 personnes dans la salle. C’est à ce moment-là que j’ai réellement mesuré la difficulté de conquérir le public.
Mon premier contact avec Châteauvallon est assez personnel et plutôt amusant. À l’époque, je chantais à l’Opéra de Toulon et j’ai rencontré Guy Verdier, de son nom civil Jean-François Principiano, qui était alors chroniqueur culturel pour Var Matin. Nous sommes allés ensemble assister à un concert de chant byzantin dans le hall du théâtre couvert. C’était la première fois que je découvrais Châteauvallon, et aussi la première fois que je sortais avec celui qui allait devenir mon mari. Dès le départ, j’ai été conquise par ce lieu et j’ai senti qu’il s’y passait quelque chose de particulier.
Après mon départ de l’Opéra, Châteauvallon m’a accueillie en 1992. J’ai ainsi pu continuer à travailler dans ce que j’aimais profondément. Après une carrière d’artiste lyrique, il était important pour moi de transmettre, de faire connaître et aimer ce qui m’avait nourrie, avec conviction et plaisir, à travers les relations publiques. J’y suis restée vingt et un ans, de 1992 à 2013.
En quoi le cadre unique de Châteauvallon a-t-il marqué votre expérience et votre relation au spectacle ?
Elya Weismann — La danse contemporaine, qui était alors un art très porteur, était sublimée dans l’amphithéâtre : la lune, les éclairages dans les arbres, l’environnement naturel.
Châteauvallon est un lieu profondément poétique. L’accueil par les statues d’Henri Komatis, éléments positifs qui accompagnent le spectateur vers le lieu de création, participe pleinement de cette expérience.
Chaque matin, pendant toutes ces années, traverser ce paysage m’a toujours procuré un profond bien-être. C’est un lieu véritablement magique, qui porte beaucoup de choses. On peut y vivre le meilleur comme le pire. C’est un lieu de contrastes, parfois de violence, mais aussi de résistance.
En 1995, l’arrivée du Front National à Toulon a marqué un tournant. Vous étiez alors en poste à Châteauvallon : comment l’équipe a-t-elle traversé cette période ?
Elya Weismann — Pendant les vingt et une années où j’ai travaillé à Châteauvallon, le lieu a traversé de nombreuses tempêtes. En 1995, le Front National est arrivé au pouvoir à la mairie de Toulon. En accord avec l’équipe, Gérard Paquet a décidé de refuser les subventions municipales et de faire sécession avec la ville. La situation était particulièrement complexe, car la Ville de Toulon siégeait au Conseil d’administration de Châteauvallon. Il y a eu des attaques directes contre le lieu, des tensions fortes entre la mairie et la préfecture. Cette période a conduit au licenciement de Gérard Paquet pour faute grave : il lui était reproché d’avoir diffusé un programme sans l’avoir fait valider par l’administrateur provisoire, nommé par la Ville de Toulon à l’instigation de la préfecture. L’objectif était clairement de se débarrasser de Gérard Paquet et de contrôler l’ensemble des activités de Châteauvallon.
De 1995 à 1998, l’équipe a résisté pour maintenir une activité artistique, malgré la présence de cet administrateur provisoire. Les relations publiques étaient devenues très particulières : nous informions sur des spectacles à venir que nous n’avions pas encore le droit d’annoncer officiellement. Nous diffusions alors l’information de manière quasi clandestine, par fax, auprès d’un noyau de personnes qui nous soutenaient et relayaient ensuite ces informations. Dès que l’autorisation était obtenue, nous communiquions ouvertement. Sans ce travail « underground » en amont, la diffusion aurait été impossible.
Robert Beneventi, maire d’Ollioules, a également joué un rôle fondamental. Il a toujours défendu Châteauvallon et c’est en grande partie grâce à lui que le lieu a pu renaître. Il a affirmé que Châteauvallon se situait sur la commune d’Ollioules, et non de Toulon, ce qui a permis de retirer la Ville de Toulon du Conseil d’administration.
C’est à cette période que Châteauvallon est devenu le Centre national de création et de diffusion culturelles (CNCDC).
À la suite de cela, une nouvelle direction est arrivée à Châteauvallon. Pouvez-vous nous en parler ?
Elya Weismann — En 1998, Christian Tamet est nommé directeur de Châteauvallon. Au départ, il était peut-être un peu sur ses gardes en arrivant dans ce lieu à l’écart de tout. Mais il y a pris goût et je pense qu’il a réellement aimé et défendu Châteauvallon à sa manière. Il a aussi beaucoup travaillé à « vasculariser » le territoire.
Lorsque je suis arrivée à Châteauvallon sous la direction de Gérard Paquet, les Toulonnais et les Varois percevaient souvent le lieu comme une colline inspirée, un peu à part, avec une équipe jugée fantasque. Pourtant, nous étions fiers : Châteauvallon était reconnu sur les plans national et international, et accueillait les plus grandes compagnies de danse, Cunningham, Trisha Brown, entre autres.
Avec Christian Tamet, un important travail a été mené pour rapprocher le lieu du public local, des associations, des comités d’entreprise. Il a également recruté une nouvelle équipe, plus jeune, et mis en place une organisation très différente.
Avez-vous des anecdotes à partager concernant la collaboration avec Christian Tamet ?
Elya Weismann — Rapidement après son arrivée il a décidé de rassembler les bureaux dans les bâtiments sur le parvis et de transformer la bastide en hébergements pour les artistes. Il a fallu faire preuve de beaucoup de souplesse. Les bureaux ont été déménagés et les activités sont devenues polyvalentes. Nous n’avions plus de bureaux fixes : chacun disposait d’un petit chariot censé contenir toutes ses affaires. [Rires].
Il y avait plus d’employés que de bureaux et on nous disait : « Il faut vous dématérialiser. » [Rires].
Le démarrage a été difficile pour moi, notamment avec l’arrivée d’un nouvel équipement informatique et d’un nouveau logiciel de billetterie, Sirius. Avec la création d’espace de travail impersonnel en open space, Christian Tamet était en quelques sorte en avance sur son temps.
Je me souviens aussi d’un rendez-vous lors duquel Christian Tamet m’a particulièrement impressionné. C’était au moment où j’ai pu travailler avec l’Éducation nationale. A l’origine, la personne en charge de ces relations à Châteauvallon dépendait de la mairie de Toulon et elle a dû quitter le poste lors du basculement politique. J’ai alors pu reprendre cette mission de transmission au public jeune qui me tenait beaucoup à cœur.
L’un des premiers projets consistait à inviter le rectorat et l’inspection académique autour d’un spectacle destiné aux scolaires, dans l’amphithéâtre et le théâtre couvert. Christian Tamet a structuré ce projet en un quart d’heure. Tout était clair dans sa tête. C’était impressionnant. Il avait une capacité de projection incroyable, même s’il fallait ensuite réussir à suivre : il avait littéralement un ordinateur dans la tête, et nous avions souvent une question de retard.
Pourquoi la danse contemporaine a été choisie comme projet initial ?
Elya Weismann — Parce que c’était un art d’avenir et un genre artistique particulièrement porteur pour la France à l’international. La danse contemporaine a été un véritable vecteur de diffusion de la culture française à l’étranger, et Châteauvallon y a pleinement contribué.
Ma mission a donc été, dans un premier temps, de défendre ce projet de danse contemporaine, riche et novateur, puis de mener un travail de terrain au niveau local afin que les habitants puissent s’approprier Châteauvallon et comprendre que ce lieu leur appartenait aussi.
Aujourd’hui, on peut dire que ce pari est réussi. Charles Berling a poursuivi ce travail.
Châteauvallon est aussi un lieu de résidence et de création. Comment cela se traduisait au quotidien ?
Elya Weismann — J’ai accompagné de nombreuses équipes en création. Les artistes vivaient sur place, mangeaient sur place, et nous participions presque naturellement à l’évolution de leurs projets. Ils travaillaient ensuite dans le théâtre couvert, sur les lumières, la mise en scène, et le spectacle prenait forme sous nos yeux. Ce sont des souvenirs précieux.
Avec Joël Pommerat, par exemple, c’était fascinant : il créait chaque jour avec son équipe ce qu’il avait écrit la nuit précédente. Il dormait un peu le matin, travaillait l’après-midi, puis réécrivait la nuit. On voyait le spectacle naître progressivement sur scène. Christian Tamet a soutenu ce travail en développant les capacités d’hébergement, notamment dans la Bastide.
La venue de Maurice Béjart pour la création du Mandarin merveilleux a également été un moment fort. Il est resté en résidence longtemps avec ses artistes. Une semaine de répétitions publiques avait été organisée pour confronter le spectacle aux réactions du public. Les premières répétitions publiques ont dérouté les spectateurs, puis, jour après jour, Béjart a ajusté, raccourci, transformé le spectacle, modifié les lumières. On a vu les réactions du public évoluer complètement. Cela a montré à quel point la présence du public est essentielle dans le processus de création.
Elya Weismann — Traverser chaque matin ces statues symbolisant la sérénité et l’accueil a toujours été très porteur. Travailler ici donne un pouvoir d’ouverture, notamment à travers la rencontre interculturelle que Châteauvallon a toujours défendue.
Avez-vous une anecdote à partager ?
Elya Weismann — Au début de l’installation de la nouvelle équipe recrutée par Christian Tamet, l’état d’esprit était très révélateur. Beaucoup de jeunes, très dynamiques, pas toujours formés, mais ravis d’être là. [Rires].
Lors du festival d’été, la météo est toujours source d’angoisse. En cas de pluie, le spectacle devait être annulé et plus de 1 200 personnes remboursées. Les spectateurs appelaient sans cesse pour savoir si le spectacle aurait lieu. Nous ne pouvions pas répondre à l’avance, car l’assurance ne couvrait l’annulation que si le spectacle ne pouvait pas démarrer. Les spectateurs devaient donc venir sur place.
À ce moment-là, Christian Tamet avait installé dans le bureau un totem, une sorte de divinité païenne éclairée au néon, censée protéger l’équipe. Un nouveau collègue avait pris cela très au sérieux et rassurait les spectateurs en disant qu’il avait demandé au totem qu’il ne pleuve pas… et qu’il ne pleuvrait pas. [Rires].
Cela donnait une image de Châteauvallon protégée par un dieu païen, à rebours de notre volonté de ne pas passer pour des illuminés sur une colline inspirée. [Rires].
Quel défi se présente aujourd’hui pour Châteauvallon et à son équipe ?
Elya Weismann — Le défi est de rester fidèle à ses valeurs tout en les faisant évoluer avec le monde, l’actualité et les enjeux contemporains. Il s’agit à la fois de rester en contact avec le public et de lui proposer des chemins vers l’avenir.
En cette année anniversaire, avez-vous un souhait à formuler ?
Elya Weismann — J’ai eu la chance de vivre et de participer activement aux 30 ans de Châteauvallon. C’était un moment très fort. Voir aujourd’hui les 60 ans est magnifique. J’espère que vous célébrerez les 90 ans, avec une équipe toujours aussi solidaire et convaincue de défendre un projet essentiel.
Propos recueillis par Joëlle Perrault, Directrice du mécénat et des relations entreprises
Photo © Guillaume Castelot – Châteauvallon-Liberté, scène nationale