Dans le cadre de l’année du soixantième anniversaire de Châteauvallon, portrait et entretien avec Jeanne Mathis, metteuse en scène, fille de Simone et Henri Komatis, cofondateurs de Châteauvallon, et Joëlle Perrault, Directrice du mécénat et des relations entreprises.
Pouvez-vous nous aider à élaborer votre fiche d’identité ?
Jeanne Mathis — Je m’appelle Jeanne Mathis, je suis née à Toulon. J’ai grandi à Ollioules et, plus précisément, à Châteauvallon, puisque mes parents étaient cofondateurs du lieu. Mon père, n’ayant pas le permis de conduire, il avait acheté un terrain sur la colline juste en face. Cela lui permettait de venir à Châteauvallon en bicyclette. Mon frère Ivan et moi avons donc grandi dans le giron de Châteauvallon, puisque l’on voit le lieu depuis notre portail.
Jusqu’à mes 12 ans, je ne me projetais pas du tout dans le milieu culturel. Ma passion, c’étaient les animaux et la nature : je pratiquais l’équitation et je rêvais de devenir éleveuse de chevaux. Puis, à Châteauvallon, je découvre La Tempête de Shakespeare, jouée par la compagnie L’Attroupement II et mise en scène par Patrick Le Mauff. Ce fût une révélation. Je suis tombée amoureuse de cette langue. Je me souviens avoir dit à mes parents que cela devait être magnifique de pouvoir parler ainsi.
Le lendemain, je leur demande des livres de Shakespeare. Mon père me donne un recueil. Je reviens vers lui en lui disant que je ne comprends pas tout, que c’est plus difficile qu’au théâtre. Il me répond alors : « Ne t’attarde pas sur les détails, lis, et ça viendra tout seul. » Et c’est ce qui s’est passé. J’enchaîne alors Macbeth, Hamlet et Othello. Tout au long du collège, j’ai lu énormément de Shakespeare. Aujourd’hui, je suis metteuse en scène, et c’est vraiment le texte qui m’a donné envie de travailler dans le milieu du théâtre.
À 15 ans, j’entre au conservatoire de Toulon, où je me forme pendant deux ans. En parallèle, je rejoins une troupe amateure d’adolescents fondée par Cyril Grosse, fils de Jean-Claude Grosse, alors directeur du Théâtre des Comonis. Nous montons notamment une adaptation de Roméo et Juliette. À 17 ans, je pars à Paris sans passer le bac et intègre l’école Le Grenier de Maurice Sarrazin.
Dans notre troupe d’adolescents, nous serons quatre à faire de cette passion notre métier. Après Paris, je rejoins deux d’entre eux à la Comédie de Saint-Étienne pour suivre les ateliers. J’ai alors 20 ans. À l’issue de cette formation, nous professionnalisons notre compagnie, la Compagnie L’Insolite Traversée, que je codirige avec Cyril Grosse jusqu’en 2001, année de son décès accidentel. La compagnie connaît un très bel essor. Sa dernière création, Père de Strindberg, avec François Marthouret, devait être mise en scène par Cyril. Il disparaît un mois avant le début des répétitions. Le spectacle sera finalement mis en scène par Julie Brochen.
Après cette création, j’arrête et fonde, en 2003, ma propre structure : Kaïros Théâtre, toujours active aujourd’hui. Je choisis de me consacrer principalement à la mise en scène. J’aime cette place dans l’ombre, l’anonymat après les représentations, qui permet d’entendre les réactions du public sans filtre.
En 2009, la mort de ma mère marque un tournant. Je ressens le besoin de m’arrêter et de questionner mon parcours : est-ce un choix personnel ou une évidence liée à mon environnement familial ? Je passe alors une équivalence du bac scientifique, entame un PACES, puis une licence de biologie, option biochimie, que j’obtiens à 44 ans. Je poursuis avec un master en biologie marine. Cette période universitaire est une révélation. J’y découvre un milieu moins marqué par la représentation. J’y trouve quelque chose de profondément apaisant.
Je voulais comprendre : ma mère est décédée d’une tumeur au cerveau et je voulais comprendre ce qu’était le cancer.
Au cours de mon master, je rencontre mon mari, Isaac Koffi, musicien. Et il se trouve que je commençais à me poser des questions, car ce qui m’avait attirée, c’était la recherche fondamentale. Mais la recherche fondamentale n’a actuellement presque pas de financements. Les financements vont plutôt vers ce qu’on appelle la recherche appliquée : développer des médicaments, etc.
Donc j’ai arrêté et je suis revenue au théâtre, qui me manquait quand même, il faut bien le dire. Ce retour est accompagné du choix d’exploiter tout ce que j’avais appris à la fac. Je ne le fais pas forcément à chaque création, mais, par exemple, en 2019, ma première création après cette pause a été Apoptose. Charles Berling a eu la gentillesse de me faire confiance puisqu’il ne connaissait pas mon travail. J’ai pu mettre en scène un texte que j’avais écrit sur la notion de mort cellulaire, qui était aussi un hommage à ma mère, avec la mise en scène d’une mère mourante et de sa fille.
Pour moi, il y a de vraies passerelles entre la culture et la science. Je pense vraiment que, dans les deux cas, on est dans une démarche d’exploration de l’inconnu. D’un côté, on utilise des chiffres, des formules ; de l’autre, le rêve, le questionnement, la philosophie. Mais, dans les deux cas, on est toujours face aux mystères qui nous entourent, on se pose des questions avec les autres sans forcément chercher à donner une réponse.
Je suis donc revenue au théâtre en 2019 avec le choix de monter mes propres textes. On en revient à Shakespeare, aux mots : s’il y a un point commun dans mon métier — parce que mes spectacles sont très différents les uns des autres, esthétiquement même — c’est qu’il y a toujours le texte. Le texte est pour moi la base, quel qu’il soit : narratif, théâtral… mais le texte avant tout.
Qu’est-ce que Châteauvallon vous évoque ?
Jeanne Mathis — Si je devais donner une définition courte, pour moi, c’est un carrefour des cultures. Comme j’ai grandi à Châteauvallon pendant toute mon enfance, j’ai eu cette chance incroyable et ce privilège de grandir au milieu d’artistes qui arrivaient d’horizons très différents. À l’époque, il y avait beaucoup plus de programmations d’artistes asiatiques, américains, latins, etc. Je pense aussi qu’on pouvait davantage se le permettre, il y avait moins cet enjeu écologique.
Châteauvallon a fait venir de très nombreux artistes étrangers et, pour un enfant, c’est extraordinaire. Dans mes souvenirs, il y a le cirque du Cambodge quand j’ai 8 ans, une danseuse de butō japonais en résidence qui m’apprend le japonais alors que j’ai 10 ans, West Side Story qui débarque de Broadway quand j’ai 12 ans.
Cette ouverture sur le monde offre, je trouve, une grande richesse dans la réflexion. Aujourd’hui, dans les médias, dans notre société, certains cherchent à présenter « l’étranger » comme un danger, alors que l’étranger est tout sauf un danger. L’étranger, c’est une manière de voir les choses différemment. Cette diversité de pensée, de culture est essentielle, je pense, au progrès de l’humanité. La culture permet — en tout cas, c’est ce que j’ai vécu à Châteauvallon — de pouvoir se mettre à la place de l’autre, de développer son empathie : l’autre ne pense pas comme moi, mais c’est son droit. Châteauvallon est vraiment ce carrefour des cultures.
Votre mère, Simone Komatis, a joué un rôle majeur dans le projet de Châteauvallon, pouvez-vous nous en parler ?
Jeanne Mathis — Ma mère rêvait d’être comédienne quand elle était plus jeune. Elle a renoncé à ce rêve pour construire celui de Châteauvallon aux côtés de mon père. Cette position dans l’ombre, c’est elle aussi qui l’a choisie et alimentée. Elle était issue d’une famille corse très patriarcale, dont elle s’est tout de même dégagée.
J’admirais énormément ma mère parce qu’elle a grandi dans un milieu qui n’avait aucun lien avec la culture. Elle va pourtant développer cette passion pour le théâtre, pour les textes antiques. Elle était assez révoltée, mine de rien, vis-à-vis de ma grand-mère. Elle monte à Paris à 18 ans pour faire une grande école de dessin. C’est là-bas qu’elle rencontre mon père, qui a 19 ans de plus qu’elle, divorcé, avec un fils qui a 3 ans de moins qu’elle. Elle va chambouler tout ça.
L’anecdote familiale, c’est ce jour où un cousin corse, un peu mafieux, débarque et dit à ma grand-mère : « Tu veux qu’on s’en occupe ? », en parlant de mon père [Rires]. Finalement, mon père a su séduire ma grand-mère et tout s’est bien passé. Mais cela montre à quel point elle a quitté un milieu pour aller vers un autre. Cela témoigne de l’intensité de sa passion pour l’art.
Elle était aussi très empathique, beaucoup dans la compassion. Quand on se mettait à critiquer un spectacle, elle cherchait toujours aussi le positif. C’était une très belle
personne.
C’était également une personne très investie dans les relations publiques, qui assurait le lien avec les fournisseurs et qui a beaucoup participé à la mise en œuvre relationnelle.
Jeanne Mathis — Oui, tout à fait. Elle a fait de la programmation jusqu’à ce que Châteauvallon devienne Théâtre de la Danse Contemporaine, domaine qui n’était plus le sien. Sur les dernières années de sa vie, elle a été en charge de l’accueil des artistes avant d’être experte DRAC pendant des années.
Par exemple, lorsqu’on est devenu une compagnie professionnelle et que nous avons été subventionnés par la DRAC, au moment où notre dossier était étudié, elle sortait de la pièce. Elle disait : « Moi, je n’interviens pas, vu que ma fille est dans la compagnie. » Elle ne voulait surtout pas intervenir. Et d’ailleurs, c’est pour cela qu’elle nous a demandé de ne pas prendre le nom Komatis et de garder notre nom d’origine, Mathis. Elle ne voulait pas qu’il y ait de passe-droit, elle avait ce côté très déontologique.
Elle s’est également occupée de la conservation des archives de Châteauvallon.
Jeanne Mathis — À un moment donné, il a été décidé de jeter toutes les archives qui étaient entreposées dans un local à Châteauvallon. Ma mère a dit : « Pas question. » Je me souviens l’avoir vue arriver à la maison avec des tonnes de cartons. Elle a passé les dernières années de sa vie à classer, à ranger tout le passé de Châteauvallon contenu dans ces cartons.
Et vous avez choisi de donner ces archives à la ville d’Ollioules.
Jeanne Mathis — Oui, pour que cela reste un patrimoine, que ce soit accessible. Et je trouve ça super que tout le monde puisse aujourd’hui accéder à ces archives. Elle y a passé beaucoup de temps. Elle a aussi permis à une doctorante d’écrire une thèse. Je me souviens qu’elle est venue plusieurs fois à la maison, et ma mère lui donnait des documents, lui racontait. C’était important pour elle de transmettre et que cette mémoire ne s’oublie pas.
Avez-vous plusieurs souvenirs, liés à votre enfance et/ou à l’artistique qui vous ont marqué et que vous souhaitez nous partager ?
Jeanne Mathis — J’ai quatre temps forts en mémoire.
Le premier : j’ai à peu près 6 ans et je joue un petit rôle dans l’amphithéâtre. C’est une mise en scène de Bruno Sermonne, une tragédie grecque, Andromaque de Racine.
Je jouais un enfant qui montait sur une estrade en fond de scène. On m’avait dit de rester bien droite, pendant qu’il y avait des acteurs qui se battaient à l’épée devant moi. Il y avait une série de représentations, tout se passait bien, et un soir, je sens que mon nez me démange. Comme il y avait les projecteurs, je ne voyais pas le public. Mon raisonnement d’enfant a été de me dire : si je ne vois pas le public, le public ne me voit pas. Et là, j’ai commencé à me gratter et j’ai entendu des petits rires dans le public. Je me revois me tétaniser, me remettre toute droite. Ce souvenir, je le trouve très mignon [Rires].
Mon deuxième temps fort, c’est Shakespeare, La Tempête, avec la compagnie L’Attroupement II. C’est un grand coup de foudre.
Le troisième, j’ai 15–16 ans. Pendant le festival d’été, Châteauvallon accueille Merce Cunningham, le grand chorégraphe, avec une musique de John Cage. Je me souviens qu’à la fin, je dis à ma mère : « Je me suis ennuyée. » Et ma mère me répond : « Tu ne peux pas dire ça, c’est un grand chorégraphe. » J’ai vraiment pris conscience que le public, ça se forme. J’ai appris à aimer la danse contemporaine par la suite, avec Preljocaj, etc. On en a souvent parlé avec ma mère. Je lui disais : « quand on fait venir des jeunes à un spectacle, il faut vraiment mesurer l’impact que ça peut avoir, parce qu’on peut dégoûter un jeune à vie, suivant ce qu’on montre. »
Le dernier, c’est quand je découvre Alain Platel, metteur en scène belge, à Châteauvallon. Je découvre une nouvelle manière d’aborder le théâtre, avec un jeu très réaliste, très cru. Je pense que le théâtre belge a vraiment dépoussiéré quelque chose avant la France [Rires].
En tant qu’artiste, quel regard portez-vous sur Châteauvallon ?
Jeanne Mathis — Châteauvallon, pour moi, c’est une utopie aujourd’hui, parce que ce qui a été fait il y a 60 ans ne pourrait plus se faire aujourd’hui, notamment avec les normes de sécurité. J’ai une part nostalgique, ce qui est normal quand on a eu une enfance « idyllique ». Et puis mes parents sont décédés, donc ça me renvoie à une époque où ils étaient en vie. Tout cela fait qu’aujourd’hui, quand je viens à Châteauvallon, il y a parfois ce petit pincement au cœur.
Je trouve que Charles Berling a réussi à ramener quelque chose qui s’était perdu. Néanmoins, je pense que d’avoir mis le restaurant en haut, à côté du Théâtre couvert, est une erreur. L’époque du restaurant près du bassin donnait davantage envie aux gens de rester. Cette esplanade est très chaleureuse. Là-haut, il y a un côté un peu froid, je trouve. Et le fait que le public ne reste plus après… Je pense que c’est vraiment un phénomène de société : les gens rentrent chez eux après, et je trouve ça triste.
Quel défi se présente selon vous à l’équipe de Châteauvallon ?
Jeanne Mathis — Un des premiers, c’est le besoin de préparer le public de demain. Ce n’est pas chose évidente vu le contexte actuel. Je pense surtout au théâtre, plus qu’à la danse. J’ai l’impression qu’il devient très compliqué de remplir les salles avec du théâtre.
Par exemple, en tant qu’artiste, la transmission est essentielle dans mon métier. J’adore créer des spectacles, mais j’ai besoin d’être dans la transmission. J’anime, par exemple, un atelier théâtre pour adultes depuis plus de 20 ans. J’y tiens parce que cela me permet d’être en contact avec des personnes qui ne sont pas dans un milieu où la culture va de soi. Cette année, j’anime aussi un groupe de Terminale qui a une spécialité théâtre à Gassin. Je vais également intervenir avec des élèves de CM2. Ce travail de terrain est, à mon sens, indispensable.
Cela demande de créer un dialogue, avec des liens récurrents sur toute une année, voire sur plusieurs années. On parle de Châteauvallon, mais il faudrait que ce soit à l’échelle nationale.
L’autre défi serait au niveau de la programmation du festival d’été : qu’il y ait plus de spectacles programmés, ou en tout cas plus d’animations. Pour retrouver ce côté plus festif, plus convivial, qui permettrait également de travailler sur cette transmission.
Si fréquenter Châteauvallon donnait un super-pouvoir, quel serait-il ?
Jeanne Mathis — Celui de partager avec l’autre.
En cette année anniversaire, quel vœu souhaitez-vous formuler pour Châteauvallon ?
Jeanne Mathis — Que le lieu nous survive [Rires].
Est-ce que vous pourriez nous partager une anecdote relative à Châteauvallon ?
Jeanne Mathis — Ma mère m’avait raconté cette anecdote. Dans les années 70, il y avait le festival de jazz à Châteauvallon, devenu assez important. Un jour, un auto-stoppeur cherchait à rejoindre Toulon. Un couple d’Anglais s’est arrêté pour le prendre en voiture. Il donne donc sa destination : Toulon. Les Anglais lui répondent : « Ah, on ne connaît pas Toulon, nous on va à Châteauvallon. » [Rires].
Ça prouve à quel point il y a eu cette période de rayonnement international.
Propos recueillis par Joëlle Perrault, Directrice du mécénat et des relations entreprises
Photo © Guillaume Castelot – Châteauvallon-Liberté, scène nationale