« Je vous demande de considérer ces mémoires comme une ultime confession. Je ne me fais aucune illusion. Tôt ou tard, je partagerai le sort de tous les Juifs de Pologne. » Dans ce spectacle, créé à la Maison de la Poésie en 2014, Charles Berling met en scène les mémoires de Calek Perechodnik.
Après l’invasion allemande, la ville d’Otwock, où vit une importante communauté juive, se retrouve au cœur du Gouvernement général de Pologne. Fin 1940, Calek Perechodnik, sa femme Anna et leur fille Athalie sont alors obligé·es de quitter leur logement et de s’entasser dans le ghetto de la ville. Deux ans plus tard, lors de « l’Action de liquidation », la famille de Calek est déportée. Après son évasion, il trouve refuge dans un appartement à Varsovie et commence l’écriture de ses mémoires. Il meurt à la fin de l’été 1944 lors de l’insurrection de Varsovie, après avoir confié son journal à un ami polonais.
En 2009, Charles Berling rencontre Robert Badinter qui lui fait découvrir le journal de Calek Perechodnik. Il lui demande d’adapter, de mettre en scène et de jouer ce texte majeur, élément fondamental et incontournable de notre mémoire collective. Un théâtre nécessaire, puissant et hautement sensible à un moment où notre vieille Europe voit réapparaître les démons du racisme, de l’antisémitisme et de l’intolérance.
D’après les mémoires de Calek Perechodnik
Traduction Paul Zawadzki
Adaptation Charles Berling et Sylvie Ballul
Mise en scène et interprétation Charles Berling
Avec Michel-Olivier Michel
Avec la complicité de Sylvie Ballul
Musique György Ligeti
Assistanat à la mise en scène Léa Ortelli
Production Châteauvallon-Liberté, scène nationale
Source du manuscrit Yad Vashem, the Holocaust Martyrs’ and Heroes’ Remembrance Authority, Jérusalem
Cette lecture-spectacle a été créée à la Maison de la Poésie en 2014
Photo © Vincent Berenger — Châteauvallon-Liberté, scène nationale
Il y a quelques temps, un grand connaisseur de l’histoire de la Shoah m’a fait découvrir le journal de Calek Perechodnik. Il m’a demandé d’en faire l’adaptation, de le jouer et de le mettre en scène. Il m’a fallu plusieurs jours pour achever la lecture de ce manuscrit laissé à la postérité par cet ancien membre de la police juive, tant ce qu’il décrit est insoutenable. Il est cependant des textes majeurs auxquels on sait qu’on n’échappera pas. Calek est de ceux-là, mais il est aussi un élément fondamental et incontournable de notre mémoire collective. Il m’est donc apparu essentiel de le porter au jour.
Le théâtre, à un moment où notre vieille Europe voit réapparaître les démons du racisme, de l’antisémitisme et de l’intolérance, se doit de s’emparer de ce sujet brûlant. Représenter le récit poignant de cet homme atrocement broyé par le système nazi, comme des millions d’autres victimes, est une entreprise périlleuse et très délicate, je ne le sais que trop. Mais il y a dans cette réalisation, je crois, la promesse d’un théâtre nécessaire, puissant et hautement sensible.
Charles Berling
[…] Perechodnik demande à Wladysław Błażewski, « Magister » de publier les cahiers de mémoires Confessions qui se trouvent en sa possession, tout en précisant qu’il ne s’agit que d’une « obligation morale, car il peut s’avérer qu’ils ne se prêtent pas à la publication », sans doute en raisons des faiblesses littéraires du texte. De même, dans les dernier mots de l’épilogue, il exprime sa crainte : « il se pourrait que ces mémoires s’avèrent trop faibles, trop pâles comparées à la tragédie juive ».
Pourrions-nous exprimer quelque part cette volonté morale de témoigner ? En laissant de côté les considérations générales, elle me parait très importante dans le cas particulier de Perechodnik, précisément parce que le personnage s’accable lui-même en se décrivant comme un être hétéronome, pensant peu, ou mal, à la remorque des situations, suiviste…
En allant trop vite en ces matières à la fois sensibles et complexes, je dirai la chose suivante : bien entendu, si on se situe dans une morale de l’obéissance ou de la conformité, Perechodnik peut être sauvé. Mais si on se situe dans une morale de la liberté humaine (et donc de la responsabilité), on ne peut plus le sauver. Un peu comme Joseph K, il est coupable non pas parce qu’il fait quelque chose, mais précisément parce qu’il n’a rien fait, ni oeuvre, ni action d’amélioration du monde…
Or, dans cette perspective-là, la seule chose qui fasse œuvre/action dans la vie de Perechodnik, c’est… son texte. Autrement dit, c’est en faisant œuvre d’écrire et de témoigner, y compris en se montrant sous un jour accablant, qu’il retrouve la dimension d’autonomie ou de liberté qui fait la vocation humaine dans les morales de la liberté. Et donc, ce devoir d’écrire, de témoigner, puis l’injonction morale faite à Błażewski de publier son récit apparaissent comme la pierre angulaire du « salut laïc » du personnage.
Voilà pourquoi, à mes yeux, le témoignage de Perechodnik est en réalité crucial. Mais ne donne-t-il pas également une signification particulière au choix de le mettre en scène au théâtre aujourd’hui ?
Paul Zawadski