Théâtre

C'était notre terre

Mathieu Belezi — Célie Pauthe

Dans cette adaptation de la saga familiale de Mathieu Belezi, cinq personnages nous racontent, à leur manière, la fin de l’Algérie française.

Lieu
  • Le Liberté
  • Salle Albert Camus
Accessibilité
  • Pour toutes et tous
    • Dès 14 ans
  • Dates Durée estimée 2h30
  • vendredi 12 février 2027 20:00
  • samedi 13 février 2027 18:00
Tarifs
  • Plein tarif 30 €
  • Tarif adulte avec la carte Châteauvallon-Liberté 20 €
  • Tarif partenaire (CSE et Associations culturelles partenaires) 20 €
  • Tarif - 30 ans 15 €
  • Tarif - 18 ans 10 €
  • Tarif solidaire 5 €
  • Tarif solidaire famille adulte 10 €
  • Tarif solidaire famille enfant 5 €
Informations pratiques

Hortense reste viscéralement attachée à sa terre natale, qu’elle refusend’abandonner. Claudia et Marie-Claire se sont installées dans le sud de la France et cultivent une « nostalgérie » inconsolable. Antoine, quant à lui, a choisi d’embrasser la cause des Résistant·es… À leurs côtés, Fatima, nourrice ayant élevé les trois enfants, est celle qui se souvient. Sur scène, leurs voix se côtoient et s’enchâssent dans une succession de tableaux, qui nous emmènent avant, pendant et après la guerre. Au milieu de paysages créés par le peintre Kamel Khélif, leurs récits témoignent du chaos, de l’hubris de l’idéologie coloniale et des souffrances du déracinement. 

Texte Mathieu Belezi
Adaptation Célie Pauthe en collaboration avec Mathieu Belezi
Mise en scène Célie Pauthe
Avec Charlotte Clamens, Malika Khatir, Mounir Margoum et Sofia Teillet
Collaboration artistique Denis Loubaton
Scénographie Aliénor Durand
Peintures Kamel Khélif
Lumières Sébastien Michaud
Création sonore et musicale Aline Loustalot
Costumes Anaïs Romand et Laurianne Scimmemi
Images François Weber

Production Compagnie Voyages d’hiver – Direction artistique Célie Pauthe
Coproduction (en cours) Châteauvallon-Liberté, scène nationale / Nouveau Théâtre de Besançon- CDN / Comédie de Genève / MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis / Théâtre des Quartiers d’Ivry – CDN du Val de Marne / L’Équinoxe – Scène nationale de Châteauroux / La Comédie de Béthune – Centre Dramatique National Hauts-de-France.
Avec le soutien de La Fonderie au Mans.

Photos © Kamel Khélif, in Dans le cœur des autres, Le Tripode, 2024 
Texte © Vanessa Asse

De Mathieu Belezi, j’ai d’abord découvert, en septembre 2022, Attaquer la terre et le soleil, son dernier livre, aujourd’hui le plus célèbre, puisqu’il reçut en mai 2023 le prix du livre Inter.

Lus d’un trait, les récits enchâssés de Séraphine et du Soldat ne m’ont pas quittée. Bien plus que des récits, ce sont des voix, rescapées de l’enfer oublié de la colonisation algérienne au dix-neuvième siècle, vivantes, vibrantes, incantatoires.

Voulant en savoir plus, je découvre que Mathieu Belezi a consacré, entre autres, au cours des quinze dernières années, trois autres livres à labourer cette même terre. Je les dévore tous les trois et plonge dans un continent littéraire tout à la fois d’une absolue liberté, d’une étonnante cohérence, d’un inconfort radical, et d’une puissance poétique à couper le souffle.

Le premier opus, C’était notre terre, paradoxalement le plus proche de nous dans le temps puisqu’il se situe dans les années qui précèdent, recouvrent et suivent la Guerre d’indépendance algérienne, m’interpelle particulièrement.

La polyphonie de sa structure, les personnages, la langue, les situations qu’il déploie, tout autant que la matière historique dont il s’empare, appellent en tous points le théâtre. Faire retour sur un passé colonial qui n’en a pas fini de hanter notre présent, « regarder l’histoire dans le blanc des yeux », comme disait Heiner Müller, avec les armes d’une littérature incandescente, et encore méconnue, constitue un défi pour la scène en tous points passionnant.

Dans C’était notre terre, six voix se côtoient et s’enchâssent : père, mère, soeurs et frère – famille de très riches colons propriétaires depuis plusieurs générations de l’immense domaine de Montaigne, au nord de l’Algérie –, ainsi que leur nourrice kabyle.

À travers elles, c’est au fond la folie même de ce qu’a pu être la conception de tout système colonial, et particulièrement celui qu’imposa la France à l’Algérie comme colonie de peuplement, de son viol premier en 1830 à son auto-destruction prévisible, que Belezi remet à jour. « Suis-je folle ? » ne cessera de se demander Hortense, la mère, tout en pourvoyant l’OAS, et en s’accrochant jusqu’au bout à « sa » terre, comme une forcenée, jusqu’après les Accords d’Evian… ; tandis que ses enfants connaîtront à leurs façons des destins aussi inapaisés : Claudia élira domicile dans le sud de la France, entretenant une « nostalgérie » inconsolable sur l’autre rive de la Méditerranée, Marie-Claire trouvera refuge dans un couvent au fin fond de la Bretagne, alors qu’Antoine fabriquera des bombes pour le FLN et mourra sous la torture dans les geôles de l’armée française.

À leurs côtés, il y a Fatima. Son récit constitue le pivot central autour duquel les autres voix se font entendre. Entrée au service des De Saint-André après avoir fui, orpheline, sa Kabylie natale, puis l’enfer d’un bordel algérois, elle élèvera les trois enfants, subira droit de cuissage et violences, mais terminera néanmoins sa vie au chevet d’Hortense, maintenant aussi longtemps qu’elle le pourra les révolutionnaires hors du domaine assiégé. Trop pauvre, trop vieille pour espérer un autre abri à l’approche de la mort, ayant « trop de larmes et pas assez de pierres dans le coeur » pour rejoindre une guerre d’indépendance dont elle voit autour d’elle la violence, les règlements de comptes et l’opportunisme, elle s’en remettra aux oiseaux et au vent.

Le projet littéraire, politique, humain et poétique de Belezi consiste à embrasser le point de vue de tous ses personnages, dominés comme dominants, à s’immiscer au coeur de leur intimité et de leurs obsessions, à endosser, jusqu’à l’incantation, leurs mots, le souffle de leurs pensées. On pense à Thomas Bernhard, auprès de qui Belezi dit avoir appris « à ne pas craindre le débordement ». Laissant libre court à ces voix qui le peuplent, il se laisse entrainer par elles pour « piéger » ce qui, chez certains de ses personnages – le père et la mère notamment – « est inadmissible », « pour que le voile de l’illusion coloniale, qui s’est entretenu en eux depuis des générations, se déchire de lui-même. […] J’ai eu beaucoup de mal à suivre le discours de certains de ces colons, beaucoup de mal à accepter leurs propos si dérangeants, leurs avis si tranchés. Mais mon rôle d’écrivain était de leur donner la parole, de les faire exister sans que je me permette de les contrôler, ni de les censurer. » Mathieu Belezi.

Et c’est précisément cette non-censure, ce lâcher-prise, qui confère à cette écriture sa dimension profondément baroque et en ce sens, si théâtrale. Sans cesse le tragique y côtoie le grotesque, le lyrique le dérisoire, et les vivants, les morts.

La plupart des voix qui composent le roman s’expriment en effet par-delà leur propre mort, et acquièrent par là une étonnante permissivité et porosité. Ils se disent, et disent à leurs parents – comme le fera Antoine du fond de la Méditerranée où son corps a été largué par l’armée française –, ce qu’ils n’ont jamais osé leur dire de leur vivant : « n’est-ce pas, mère, que ce n’est pas un mauvais rêve ? et ne viens pas me dire que tu ignorais ce qui allait se passer, il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, toutes les histoires coloniales se terminent de la même façon ».
Ou bien ils sont eux-mêmes, comme Hortense à la fin, visités par l’ancêtre, le pionnier – depuis toujours suspendu au mur du salon, avec sa tête de lion, son mollet d’Hercule, et son fusil tenu par le canon –, celui qui s’est approprié cette terre, un siècle auparavant, et a fait d’eux, au bout du compte, des damnés, les condamnant à recevoir en héritage le sang de part et d’autre versé. Aussi effrayée qu’attirée, Hortense le suppliera : « je n’ai plus que toi, alors secoue ta carcasse et brise la couche de vernis qui t’empêche de me rejoindre […] Jules, je n’ai plus que toi mais ne me raconte pas ce que je ne veux pas savoir ». C’est de cette structure polyphonique, gigogne et extravagante, de cette folie théâtrale entre les mondes, dont je souhaite en premier lieu m’emparer.

L’espace lui-même serait en abîme. On pourrait partir de la fin. Dans les années 90, les deux soeurs, devenues âgées, finissent par se retrouver dans l’appartement de Claudia, de l’autre côté de la Méditerranée. Elles entreprennent de le meubler en tout comme le royaume perdu de leur enfance : « à présent nous vivons comme deux soeurs qui ne se seraient jamais quittées, complices et nostalgiques, dans un appartement qui ressemble de plus en plus à Montaigne, nous avons fait repeindre les murs et les portes, acheté des tapis, des horloges, un perroquet, un fauteuil à oreilles, un chien que nous avons baptisé Orca ». C’est à partir de ce lieu matriciel que la mémoire pourrait peu à peu rejaillir, s’incarner, l’Histoire se déplier.

Je souhaite également faire appel à Kamel Khélif, peintre que j’ai découvert à l’occasion de la parution d’un autre livre de Mathieu Belezi, Le Temps des crocodiles. Éblouie par son travail sur les matières et les ombres, par la charge et les traces mémorielles que contient l’ensemble de son geste, par les fantômes et les souvenirs d’enfance d’une Algérie quittée à cinq ans, je lui ai confié il y a plusieurs mois la lecture de C’était notre terre. Nous entretenons depuis un dialogue régulier, et rêvons sur la nature de son inscription dans le projet : depuis la projection dans l’espace scénique d’oeuvres qu’il réaliserait en amont comme autant de paysages et contre-champs ; jusqu’à (peut-être) sa présence physique sur le plateau, réalisant chaque soir, par l’intermédiaire d’une table rétro-éclairée, une oeuvre nouvelle nourrie du jeu des acteurs.

Le travail d’adaptation, que j’entreprends avec la complicité de Mathieu Belezi et en collaboration avec Denis Loubaton, est rythmé et enrichi par des sessions au plateau, au cours desquelles nous éprouvons avec les actrices et acteurs (au nombre de cinq ou six), les directions pré-senties et en ouvrons de nouvelles. Elles et ils ont en effet une place déterminante dans l’élaboration même du projet. L’idée est de faire émerger, à partir de la matière romanesque du roman, des situations de jeu, des relations. Scènes chorales, duos, trios, monologues s’enchâsseront dans un esprit de fluidité et de grande liberté. Je souhaite en effet m’emparer avant tout de la pleine licence poétique que se permet Belezi en faisant se côtoyer morts et vivants ; début de la colonisation et Guerre d’indépendance ; monde humain, monde animal et monde végétal (paon, perroquets, oiseaux, insectes et arbres s’avèrent en effet volubiles). Il s’agira de tirer profit de la grande diversité des registres de jeu, de sa musicalité intime à sa démesure, d’une écriture au présent, hantée, comme l’écrivait Pessoa, par un « passé qui revient ».

Faire remonter aujourd’hui sur la scène ces figures, ces spectres de chair et de sang, tour à tour vainqueurs et vaincus, c’est reprendre ensemble et à bras le corps ce que fut cette folie coloniale, dans sa démesure, son aveuglement et sa sauvagerie ; c’est nous rappeler qu’elle 7 nous constitue, qu’elle a modelé le monde dans lequel nous vivons et irrigue encore singulièrement la société française, que nous sommes toutes et tous nés d’elle et n’avons pas encore fini de la mettre à jour ; et c’est aussi une manière de ne pas désespérer tout à fait que la lumière des erreurs du passé puisse un jour, de part et d’autre du monde, servir de boussole.

François Weber – Réalisation Images

L’écrivain conte avec subtilité l’histoire d’une famille de colons. […] Le grand talent de Mathieu Belezi est de donner à chacun sa voix, sa manière de revoir l’histoire familiale. Et de conduire chacun au bout de son destin. Le Monde

Mathieu Belezi a enseigné en Louisiane (États-Unis), et beaucoup voyagé. Il a vécu au Mexique, au Népal, en Inde, et dans les îles grecques et italiennes. Il partage désormais sa vie entre la France et l’Italie. Au Tripode, il est l’auteur de Attaquer la terre et le soleil, Le Petit roi, Moi, le glorieux, Le Temps des crocodiles.